Libraire-expert de livres et manuscrits anciens
1000 - 1500 €
Estimation d'un livre ou d'un manuscrit
MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, dans une gare], 8 mars 1940

RETOUR SUR LE FRONT, APRÈS LES FIANÇAILLES.

“JE SUIS PERSUADÉ QU’UNE DES PLUS DOUCES CERTITUDES DE NOTRE AMOUR VIENT DE CET ACCORD SUR CE POINT : L’AMOUR C’EST BEAUCOUP PLUS QUE CE QUE L’ON RÊVE, L’AMOUR C’EST TOUTE LA DOUCEUR DU DON PARFAIT DE SOI”

8 pp. in-8 (210 x 133 mm), encre brune, papier quadrillé. 

CONTENU : 

Le 8 mars 1940

Mon amour chéri, après m’être assis par terre contre une baraque de la gare, j’ai réussi à retirer mon stylo de la poche intérieure de ma veste. Au passage, j’ai retrouvé accrochés contre mon cœur les trois petits bonhommes de laine tricolore que tu m’avais donnés à Paris. Et j’ai pensé avec plus de tristesse encore à la douceur que c’était de t’avoir près de moi, pressée contre moi comme cette image de notre amour. Quel voyage je fais ! Depuis mon départ d’Angoulême, je ne t’ai pas quittée une minute. Je vis dans un rêve un peu douloureux, car c’est un rêve qui sait la réalité plus belle. Ma chérie, par quels mots crier mon amour ; je ne trouve pas une seule expression capable de dire ce qui déborde en moi, ce qui m’étreint. Mais tu sais bien, mon Marizou, l’amour immense, presque invraisemblable qui nous lie. Que te dire ? Je t’aime, et je t’adore.

Hier soir, j’étais triste. Mais triste seulement parce que je te quittais et que tu es toute ma vie. Dans ce rêve commencé au moment où je n’ai plus vu ton visage tant aimé, et qui continuera jusqu’à mon retour près de toi, je n’ai pas ressenti autre chose que le ravissement de notre amour. Je suis fou de toi. Tu entends ? Tellement fou que rien au monde ne peut rendre mon cœur joyeux hors de toi, que ma souffrance ne peut venir que de toi : mais cette souffrance est douce puisqu’elle est la preuve plus complète de ma tendresse, de mon désir de te revoir, puisqu’elle est seulement faite de ton absence. Mais je me répète ce que tu m’as si souvent murmuré : elle m’aime, elle m’aime, elle m’aime, elle m’aime. Nous avons vécu des jours tellement graves et tellement heureux. Tu vois, chérie, je ne sépare pas, je ne dis pas : nos fiançailles ont été si belles, si claires, mais : tous nos jours ont été si beaux, si clairs, si délicieux. Si j’ai été trop sombre à certains moments de ces deux derniers jours (pas profondément, et pas longuement), c’est que l’approche de notre séparation me troublait, me déchirait. Tu vois, mon petit Zou bien-aimé, quelle puissance tu as sur moi. Je ne dépends que de toi, mais tellement ! Jamais encore je n’avais été si dépendant de quelqu’un. J’avais l’habitude de ne jamais me retourner sur un visage, sur mon passé, sur la minute qui s’en va. Mais toi, tu possèdes toute mon âme. Tu comprends ? Je ne suis plus seul, et si c’est facile quand on est seul d’être fort (la force est alors presque de l’indifférence), c’est dur à conquérir une force neuve qui serait faite d’amour, seulement d’amour, au-delà de l’absence. Chérie, je te jure que je serai assez fort pour nous. Quand je t’ai dit “la vie est bête”, tu ne peux savoir quelle peur m’a aussitôt envahi : que tu puisses confondre. La vie est bête, oui, celle qui nous sépare (matériellement, car rien ne peut nous séparer spirituellement), celle qui empêche notre amour de respirer librement hors des angoisses de la guerre. Mais la vie est merveilleuse puisque nous nous aimons. Vois-tu, je n’ai pas voulu te dire hier : “la vie merveilleuse”, mais aujourd’hui j’en ai le droit, car tout autour de moi est laid, mesquin, car tu es loin de moi. La vie est merveilleuse puisque tu existes, puisque tu respires, puisque tu m’aimes. Je suis follement heureux de t’aimer, j’ai été follement heureux de vivre avec toi ces dix jours de bonheur, je serai follement heureux de vivre avec toi toute ma vie.

Personne ne saura jamais combien je t’ai aimée, combien je t’aime. C’est un amour plus grand que la passion qui la contient. Il n’est pas possible qu’un homme ait aimé une femme plus que moi. Ne t’écrivais-je pas avant ma permission : tu es ma déesse et je t’adore ? Aujourd’hui, tu es ma fiancée ; j’ai voulu te donner toutes les caresses dont notre désir était plein ; j’ai voulu t’aimer jusqu’à la seule limite de notre volonté. Les épreuves de l’amour ? Je ne sais pas ce que cela veut dire. Aimer spirituellement, physiquement ? Je ne comprends plus à rien à ces mots. Je t’aime de tout mon corps et de toute mon âme. Je t’aime. Ah ! Ma petite fiancée si douce, comment écrire ce que mon cœur crée pour toi ?

Tu es tellement mieux que moi. Tes larmes de l’autre soir, j’aurais voulu les baiser, les caresser comme je te caressais. Ce désespoir qui m’a bouleversé, j’ai cru qu’il resterait au fond de moi jusqu’à me rendre intolérables certaines heures, tu sais, ces heures où d’un seul coup on se croit abandonné, où toute beauté, toute douceur parait s’évanouir. Mais non, je vis aujourd’hui des heures tristes, mais je ne suis pas désespéré. Seule demeure la peine inséparable de ton absence. Ma douce chérie, la vie est merveilleuse puisque tu m’aimes et que je t’aime. Comme si tu étais devenue une toute petite fille, j’ai senti pour toi une tendresse merveilleuse naître en moi. Je ne veux pas que tu sois malheureuse. Je veux te donner toutes mes forces, tout mon amour, je te donne tout mon être. Je veux te donner toute le bonheur. Je t’adore et je t’aime. Nous avons longuement et simplement parlé du passé. Nous avons eu raison. Ta confiance, ton abandon m’ont touché jusqu’à me donner (dans le domaine du possible ? car comment t’aimer plus ?) plus d’amour encore pour toi. Nous n’y reviendrons pas souvent, car nous sommes faits pour l’avenir et non pour les souvenirs. Mais je veux que tu saches quelle immense estime j’ai pour toi. Tu es mon incomparable petite fiancée. Je voudrais en cet instant pouvoir mettre ma tête sur ton épaule, tout contre ton visage. Tu me parlerais à voix basse. Et quelle adoration j’éprouverais à t’entendre, te toucher, t’aimer, te sentir. Je n’ai que toi, plus que toi, tu as tout pris en moi, tout envahi. Je ferai tout ce que tu désireras.

Nous avons vécu de bien doux instants. Comment te raconter ce que tu sais ? Paris, Jarnac, et la joie de chaque jour. Nous avons de nouveau remonté le boulevard Raspail ! Nous sommes retournés à l’Hôtel du Rhône, j’ai remonté les 3 étages du 5 av. d’Orléans, et par-dessus tout, nous nous sommes aimés. Je suis ébloui quand je pense à ce que j’imaginais il y a quinze jours ! Nous nous écrivions nos projets, nos rêves, et tout s’est fait. Comme c’est proche et lointain, et maintenant nous recommençons une nouvelle étape. Maintenant, mon amour, il faut que nous nous marions. Pourquoi je suis gagné à ce projet dans l’immédiat ? Parce que je me rends compte que c’est l’aboutissement normal de notre amour ; dans la mesure où nos pourrons écarter les dangers du mariage en temps de guerre, nous le ferons. Mais comment attendre longuement ? Plus encore que le désir que j’ai de toi s’impose cette nécessité de notre bonheur. Du moment que nous sommes tout l’un pour l’autre, nous devons vaincre les obstacles. Quels obstacles ? Ma situation, l’opposition de tes parents, ma situation peut être améliorée par mon admission dans le peloton d’aspirants : donc tout mettre en œuvre dans ce but. Une fois que financièrement parlant nous pourrons nous marier, nous pourrons enlever le consentement de tes parents, évidemment avec douceur. Pour cela tu peux beaucoup. De mon côté, je ne négligerai rien à cet effet. Tenons-nous en à notre première décision de Noël : 1940. Ma bien-aimée, j’ai hâte que tu deviennes ma femme. Je t’aime et ne désire que toi. Comme, au lieu de t’écrire toutes ces phrases, je préférerais te les dire ! Que fais-tu en ce moment ? Il est 15h1/2. Tu es à la maison ? Tu penses à moi ? Souvent, mon amour chéri, pensons intensément qu’au même moment l’autre pense au même amour. Ce sera presque une conversation réelle. Oh ! Mon amour, si tu savais comme je t’aime.

Je vais m’arrêter et cela m’ennuie. Demain, je continuerai (demain, encore demain ! Mais cela aura une fin, je te retrouverai. Quand ? Peut-être 2 mois 1/2, peut-être moins, il ne faut pas plus). Je ne te quitte pas : tu es comme imprimée en moi. Je baise infiniment ton cou à la place que tu aimes, je guette ton souffle et de mes mains, je voudrais caresser toute ta douceur. Tu es belle. Et moi qui ne suis que si peu de chose près de toi, je t’adore. Je ne t’idéalise pas : je te dis ce que je te murmurais hier, je n’ai pas besoin de t’idéaliser pour t’adorer. Rien ne peut faire que je ne t’aime plus. Ma fiancée chérie, donne-moi aussi ta main qui porte notre bague : j’aime la voir, elle est le signe de notre lien. Si je termine ces lignes, mon cœur continue mille aveux d’amour et de tendresse. Dans cette première lettre, hâtive, écrite dans une position incommode, découvre ma peine d’être loin de toi, mon espoir de te retrouver sans trop tarder, mon bonheur de t’aimer.

Je t’embrasse. Dans toutes mes lettres je t’embrasse. Comme j’aime le faire quand dans ton visage “vu d’en haut”, j’adore les merveilles de ton amour. Chérie chérie, à demain, ce soir et les autres jours prie bien pour moi, car je dois m’habituer à une vie bien étrangère à celle dont nous rêvons. Je ne t’ai pas assez dit combien je suis croyant, combien je crois que le secret du bonheur dépend de la Foi. Déjà, tu m’as écrit cela dans une lettre de février. Et je pense comme toi, que tous nos actes soient dignes de notre amour. Que notre amour soit fait d’une riche matière. Qu’il ne soit fait que de beauté. Tu m’as prouvé tellement de délicatesse, de douceur, de tendresse, que je sens peser sur moi une responsabilité qui m’effraie. Si je veux te donner tous les plus doux plaisirs, si je les espère ardemment, je ne veux pas oublier non plus que les exigences du cœur sont infinies. Je suis persuadé qu’une des plus douces certitudes de notre amour vient de cet accord sur ce point : l’Amour c’est beaucoup plus que ce que l’on rêve, l’Amour c’est toute la douceur du don parfait de Soi.

Mon aimée, ma toute petite Marie-Louise, la vie est merveilleuse… Tu as toujours raison. Je t’embrasse et je t’aime.

François

Je pense que tu as pas mal de mes papiers et carnets. Je crois que tu n’y découvriras que mon amour pour toi : il n’y a que cela.

Plis marqués, petites déchirures sans manque