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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 9 mars 1940

TRISTESSE DU RETOUR AU CANTONNEMENT.

PRÉPARATIFS POUR LE MARIAGE : ANNONCE, FAIRE-PART ET PERPÉTUELLE QUÊTE DE LA PERFECTION.

“POUR TOI, JE SERAI GRAND”.

“JE SENS PARFOIS LA SÉPARATION SE REFERMER SUR NOUS COMME UN ÉTAU”

6 pp. in-8 (198 x 135mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 9 mars 1940

Mon buju chéri, tu ne peux imaginer ma peine, mon étonnement, ma lassitude devant cette nouvelle séparation qui commence. Je m’étais tant habitué au bonheur de vivre avec toi. Tu m’es de plus en plus indispensable. Maintenant, dans ce village trop identifié à la difficulté de vivre loin de toi, je reprends mes jours interminables. Aucune joie si ce n’est la lettre que j’attends. Aucun espoir si ce n’est notre réunion. Tout est en toi ; mon bonheur ne repose qu’en toi, ma petite fille tant aimée. Cela, sans doute, nous aidera mieux à comprendre, si c’est possible, la nécessité et la douceur de notre union. Qui pourra nous séparer ? Je te donnerai, je te le jure, tout le bonheur. Et toi, tu es mon seul bonheur. Je suis arrivé ce matin dans notre cantonnement (celui que nous occupons depuis trois mois). Quand le quitterons-nous ? J’en ai hâte, car cela nous donnera une chance de se revoir plus tôt. Je connais depuis mon départ de Jarnac un spleen ignoré depuis longtemps. Pourquoi ? Parce que jamais je n’avais vécu de plus beaux jours que ceux qui viennent de finir. Tu me le disais, dans l’auto qui nous ramenait à Angoulême, ces dix jours ont été les plus merveilleux de notre vie. Je pensais ce matin à la transformation de notre amour depuis deux ans. Je t’ai rappelé nos promenades, nos rendez-vous de mai, de juin, d’octobre. La naissance de notre amour fut infiniment douce. Je ne t’exprimerai jamais bien la joie presque étouffante qui m’étreignait en te voyant, en te touchant. Depuis, nous avons vécu selon la courbe de la vie. L’épreuve pouvait être dure. Ma bien-aimée, je sens avec ravissement ce bonheur indicible. Je t’aime comme avant, plus qu’avant. Je t’aime de toutes mes forces et j’attends impatiemment le jour de notre union totale : tu sais bien mon amour que ce sera merveilleux. Tes caresses, tes baisers, je les garde en moi : je n’ai rien connu de plus délicieux. Et tes paroles, tes gestes, tes attitudes, tout ce qui fait ta manière de vivre, et ton abandon, les preuves infinies de ta tendresse. Ma petite déesse chérie, tu sais bien que tout ce qui est de toi, que tout ce qui est ton amour est incomparable. Qui ne serait pas fou de toi ?

Est-ce que tu te rends compte à quel point je t’adore ? Je me sens lié à toi étrangement. Je n’ai jamais éprouvé plus de tendresse que pour toi. D’ailleurs, tu le sais. Le soir de nos fiançailles, alors que nous nous promenions avenue d’Orléans, tu m’as confié que tu n’avais jamais connu de journée plus belle, plus douce que celle-là. Puis, j’ai voulu emporter de toi le souvenir des caresses délicieuses que nous désirions. Bientôt, mon Zou aimé, tu seras ma femme. Maintenant je suis heureux de posséder de toi les promesses d’un bonheur total. Je sais que je serai infiniment heureux avec toi.

Mon amour, je suis obsédé par cette pensée : que fais-tu en cet instant ? Tu me le raconteras dans tes lettres. Dis-moi que tu m’aimes : rien ne peut me soutenir davantage. Vois-tu, notre but doit être de bien vivre l’un par l’autre. Je suis fort dans la mesure où tu m’aimes. Car je n’appelle pas force cette sorte de désespoir latent qui m’avait envahi lors de notre séparation de l’an dernier. Ta vie depuis cette époque ? Elle m’est douloureuse dans la mesure où tu en as souffert. Le reste ne compte pas. Jamais, chérie, tu ne me décevras, car notre amour est plus beau et plus fort que tout. Tu es belle, douce, et si délicieuse.

C’est moi qui te dois tout. Je serai grand par toi. Heureux par toi. Fort par toi. Ma bien-aimée, tu es la seule femme au monde que j’aime, la seule dont je veuille infiniment réaliser le bonheur, la seule dont j’espère la joie. Chérie, chérie, mon petit Zou adoré, j’ai envie de t’embrasser comme je le faisais en riant un peu, les bras ouverts comme si tu devais te précipiter contre moi. Mon petit amour chéri, il n’y a rien de plus beau que toi, surtout quand tu es dans mes bras. Ma peau-douce, s’il s’agissait de n’importe quelle autre femme, je serais fou de l’aimer ainsi. Mais toi, toi ! Ah, comme j’aime ton amour, comme je t’aime.

Tu le vois, notre amour vit et évolue, mais rien ne le déçoit, ne l’atteint. Je t’ai aimée de façon très pure. Je t’ai, aussi, désirée violemment. Tu es ma petite fille. Déjà je sens ce que sera la douceur de t’aimer chaque jour lorsque tu seras ma femme. L’Amour ne serait-il qu’un enivrement physique, le don de toi me comblerait déjà de joie. Mais il est plus que cela encore, il est tout. Et c’est sans doute ce qui rend mon amour pour toi sans prix, sans égal. Je t’aime de tout mon être et j’éprouve un bonheur transcendant à t’aimer. Je t’assure que sans toi, je n’aurais aucune raison de vivre.

Si j’égrenais les souvenirs, je n’en finirais pas ! En cet instant, je pense (pourquoi ?) à notre conversation de la Rotonde. Comme tu étais belle parmi toutes ces femmes qui se croyaient belles. Nous sommes revenus par Raspail. Oh ! Comme la vie est splendide… avec toi. Je t’en supplie mon Zou chéri, ne doute jamais de cela. Et comprends que s’il m’arrive de me plaindre de la vie, c’est que je sens parfois avec effroi la séparation se refermer sur nous comme un étau. Parce que tu me connais bien, tu n’ignores pas que je suis parfois capricieux, exigeant. Tu n’ignores pas non plus que je t’aime follement et que ma volonté profonde est de n’agir que pour ton bonheur. Je ne suis pas encore parfait ! Mais je veux justement me perfectionner près de toi. Faire de notre vie une sorte de perfection. Ne sens-tu pas qu’entre nous, il existe une entente fondamentale que nous n’aurions jamais pu trouver ailleurs ? Pardonne-moi tout ce qui en moi gêne cette entente. Je suis tellement peu de chose à côté de toi. Et toi, tout ce que tu me donnes d’Amour, comprends que c’est ma sauvegarde. Quand je considère notre amour, je mesure toute la force dont je dispose. Aujourd’hui je suis triste, certes, mais comme si de toi pouvait venir jusqu’à moi un sursaut d’enthousiasme, je me sens plus courageux, plus résistant que ma tristesse. Je te ferai une vie magnifique.

Le soleil donne aux choses un éclat qui dément la guerre et la bêtise des hommes. Je te rêve dans ce soleil, si belle avec tes cheveux blonds, ta robe bleue de nos fiançailles. Quelle femme porte en elle plus de splendeur que toi ? J’éprouve le sentiment de ma petitesse. Je ne suis qu’un homme ; mais je suis un homme qui t’aime : et je comprends aussi ma grandeur. Je possède beaucoup de richesses, mais je les exploite mal. Mon amour les révèle, les exhausse. Pour toi, je serai grand. Si je n’accomplissais pas de grandes choses, si je n’occupais pas une place éminente, je me sentirais lâche, je me mépriserais. Car ton sort à toi est d’être la première, d’être adorée comme peu de femmes l’ont été. Or, ton sort est lié au mien. Je te dois pour tout ce que tu m’apportes d’extraordinaire un bonheur éblouissant. Je te ferai un bonheur, une vie éblouissants.

Tu m’écrivais “j’ai fait un rêve : nous étions à Jarnac, toi à côté de moi, et tout le monde disait : comme ils paraissent heureux”, et ç’a été la réalité. Ne crois-tu pas que tout le monde dit : comme ils s’aiment ? Je m’amusais à répéter : regardez-la… c’était un jeu ; c’était aussi le cri de mon bonheur.

Ma Marizou que j’aime tant, je te parle mal de mon amour. Mais souviens-toi de tout ce que je t’ai dit pendant les longues heures que nous avons vécues l’un contre l’autre pénétrés de notre tendresse. Souviens-toi de mes caresses : elles t’ont raconté plus d’amour que toutes les paroles du monde. Vois-tu, je me fais une fierté de ceci : je t’aime comme on ne peut aimer qu’une délicieuse petite déesse et je n’ai pas besoin de t’idéaliser pour cela. Tu es ma déesse chérie et je t’aime infiniment.

Demain, je continuerai cette lettre, et ainsi de suite jusqu’à notre rencontre. Pense sans cesse à cela : je t’adore.

Quand les photos seront faites, envoie-les-moi je te prie : je les attends impatiemment car elles me plongent de nouveau dans ta contemplation ! (Tu sais, cette contemplation qui t’intimide un peu, mais je ne lève pas les sourcils !). Décide avec papa pour les annonces. Je pense à un ou deux grands quotidiens ; cela servirait ainsi d’un seul coup. Pour les faire-part, agis sans délai.

Ne t’ennuie pas trop. Ne te fatigue pas et profite de ton séjour à Jarnac, dans la maigre mesure des possibilités, pour t’amuser le plus possible. Annonce moi trois jours à l’avance (au moins) la date de ton retour à Paris. Ma chérie, au revoir, je t’embrasse longuement. J’aime la douceur de ton cou, de tes lèvres. Je t’aime. Tu ne peux savoir la confiance que j’ai en toi. Je t’adore mon tout petit Zou. Ma toute petite fiancée.

François