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MITTERRAND, François

Lettre autographe trois fois signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Fort d’Ivry], 17 février 1939

“NOUS DESSINIONS L’AVENIR À NOTRE VOLONTÉ”

3 pp. 1/2 in-12 (201 x 152 mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le vendredi 17 février 1939

Mon petit Zou bien-aimé, je suis inquiet de votre santé : vous aviez l’air si fatiguée hier soir. Si mon amour pouvait suffire à vous rendre l’équilibre, avec quelle joie je prendrais à mon compte toutes les maladies du monde. J’avoue que cette nuit j’ai peu dormi : et j’aurais voulu vous veiller chaque minute, et protéger, cette fois réellement, votre sommeil. Ma petite pêche chérie, vous souvenez-vous de ces longues (et elles semblaient si courtes) soirées d’octobre où nous nous préparions à subir une séparation d’au moins un mois, et où nous nous apprêtions à commencer cette période difficile dans laquelle nous sommes ? Quelles heures merveilleuses nous avons passées. Et nous dessinions l’avenir à notre volonté. Nous savions que la vie nous apporterait ses difficultés, ses ennuis ; et nous étions prêts à les supporter, tellement notre amour nous paraissait fort et sûr. Je vous disais que la période d’attente prenait fin ; que commençait notre vie à deux marquée désormais des peines et des joies qui viendraient nous frapper ensemble.

Aujourd’hui, tout cela revient en moi avec une intensité particulière. La perspective de ces quelques jours où vous serez véritablement loin de moi, la crainte de vous voir tomber malade, tout cela me serre le cœur. Mais je pense que vous voilà en plein ennui. Je pense aussi que je vous aime et que vous m’aimez. Alors j’évoque ce temps déjà lointain de nos prévisions et j’éprouve un sentiment de certitude : notre peine, nous allons la vivre ensemble.

Qu’est-ce qui nous sépare ? Qui pourrait se mettre en nous ? Loin de moi ou près de moi, vous êtes en moi. Vous demeurez ma fiancée. La vie ne peut pas être tout à fait désolée. Demain, ma toute petite fille, je compte bien vous voir. Comme convenu dans ma dernière lettre, je vous attendrai à D.F. (entrée du Bd Raspail) de 16h à 16h30, 16h étant le rendez-vous de principe. Puis, si un empêchement quelconque survenait de l’un ou de l’autre côté je vous attendrais de nouveau de 18h à 18h15, également au haut du Bd Raspail. Il serait si bon de passer un long moment ensemble avant notre séparation, cette séparation que j’envisage avec tant de tristesse.

Et dimanche, serait-il impossible d’aller à la messe ensemble ? Vous me direz tout cela, ma Marie-Louise, j’ai hâte d’avoir votre lettre de demain matin, et puis de vous retrouver. Je vous adore, mon Zou chéri.

François

Pardonnez ce mot si bref, mais le rassemblement va sonner. D’ici peu je vous apporterai une ou deux “compositions”. Je serai heureux de votre jugement, que j’espère à la fois partial et impartial. À demain, ma très chérie.

Fr.

P.S. Guérissez vite tout à fait, mon Zou, comme je pense à vous et comme je vous aime ! Trop ? Dites-moi : non.

Fr.